L`Oeil de Lynch
par Francois Cognard

Qui a tué Laura Palmer? David Lynch répond dans Twin Peaks, soap-opera pervers où son regard déformant s`exerce à plein régime. Et l`audimat américain de s`affoler.

C`est en avril dernier que la grande obsession est née. Elle a contaminé tous les Etats-Unis. Une sorte de virus. Pendant deux mois, tous les citoyens, des bucherons du Montana aux snobs de Manhattan, des édotorialistes de Newsweek aux secrétaires de downtown L.A., ont succombé à la meme fascination....

Qui a tué Laura Palmer? Il fallait trouver une explication, un assassin, absolument. Certains se seraient damnés pour connaitre l`identité et le mobile du meutrier de la petite Laura. Les plus malades improvisaient des réunions, tard des la soirée, des stations de radio recueillaient des témoignages, des pistes, des psychologues prenaient la plum dans les quotidiens, échaffaudaient des théories, des provocateurs affirmaient que Laura Palmer n`était pas morte, qu`elle reviendrait, que la morte en fait, c`était Madeleine Ferguson, la cousine jumelle de Laura.

Une émeute, on vous dit. Un vent de panique qui rappelait la fausse Guerre des mondes provoquée par Orson Welles, dans les années 40, ou meme le rapt du bébé Lindberg.

Qui a tué Laura Palmer?

Eh bien, c`est David Lynch qui avait tué Laura Palmer! Et jamais il n`aurait pensé que ca ferait autant de ramdam. Et c`est son feuilleton Twin Peaks, co-écrit et co-produit avec le complice Mark Frost (un ancien scénariste d`Hills Street Blues) qui transformait les téléspectateurs américains en détectives hystériques, tous les jeudis soris à 21 heures, sur la chaine nationale ABC.

Twin Peaks, c`est la collision entre "Blue Velvet et Peyton Place" (les termes sont de Lynch), un traité de maboulisme sur petit écran où Lynch et Frost ont mixé, presque innocemment, sans trop y croire, des gags absurdes, des clichés de sitcoms, des grumeaux freudiens, des allusions salaces, des conflits de tragédies grecques. Comme si Bunuel avait réalisé il y a vingt ans, plusieurs épisoqdes des Cinq dernières minutes. Twin Peaks est un conglomérat d`influences tellement diverses (dans le désordre: Tennesse Williams, le Club de Cinq, Balthus, Tati, Hitchcock, la Cinquième dimension, Lolita, Santa Barbara, Graine de violence, Breton, Walt Disney, Charles Manson) que Lynch et Frost sont parvenus à pénétrer forcément l´inconscient de millions de téléspectateurs américains voyaient défiler sur un écran, des bribes de réalité impressionistes qu`ils avaient jusque-là l`habitude de ne retrouver que quatre heures plus tard, dans le premier sommeil. Twin Peaks, c`était de l`inconscient cathodique.

Evidemment, Lynch et Frost, malins, ont dès le premier épisode établi un fil conducteur bien isolé (mais qui a tué Laura Palmer, la reine du collège de la petite ville transquille de Twin Peaks, au nord-ouest des Etats-Unis?) dans la tradition du fameux MacGuffin hitchcockien. Mais, dès le second épisode, Lynch et Frost, encore plus malins, ont commencé à installer des dérivations, laissant cette fois tous les fils dénudés. D`où les courts-circuits permanents, c`est-à-dire l`impossibilité de prévoir jusqu`à quel point les protagonistes sont tous bargeots, donc capables d`engendrer les actes les plus excentriques ou les plus immondes. Des exemples: l`agent du FBI - incarné par le vénusien Kyle MacLachlan (Dune, Blue Velvet), fidèle de Lynch - élimine les suspects en s`inspirant de coutumes tibétaines .. et reve de nains qui twistent et parlent à l`envers... Une clocharde du village trimballe toujours un rondin de bois sans ses bras, et affirme que son rondin connait le coupables: les policiers iront donc jusqu`à interroger le rondin...

Avec Twin Peaks, David Lynch et Mark Frost ont crée un ailleurs qui ressemblait au départ à une petite ville du nord des Etats-Unis, mais qui, au fil des épisodes, a dégénéré en théatre excessif, grotesque, mélodramatiques. Les téléspectateurs s`y sont laissés embarquer. Un exploit. Le plus drole, c`est que lors du dernier épisode, mi-mai, l`identité du tuer de Laura Palmer n´était pas révélée. Peu importe: la séance d`hypnose, elle, avait réussi. En France,  l´épisode pilote a été édité en vidéo chez Warner Home Vidéo, sous le titre Qui a tué Laura Palmer?, avec une (fausse) fin révélant le coupable.

Et puis, le succès a été que la chaine ABC a donné son feu vert pour une nouvelle fournée, la saison prochaine. David Lynch, co-producteur, co-scénariste, réalisateur d`un où deux des épisodes, travaille d`arrache-pied en ce moment pour embuer l`inconscient du grand public. Cet home est dangereux.

Cheveux

Qui a tué Laura Palmer?, 1989

Francois Cognard
Starfix, Septembre 1990

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